69 Gainsbourg

Que faisait Serge le 15 août 1986 ?

Nul doute qu’en ce jour curieusement pluvieux et frais, il devait être enfermé au 5 bis, au chaud dans son bunker enfumé.

Il a laissé ses yeux divaguer, se promener sur ses murs anthracites.

Il a fait une pause, croisé ses jambes délicates, fermé ses paupières slaves et s’est envolé vers le berceau de la toute fraîche Loli.

Il a effleuré ses lèvres d’un baiser à la russe, a déposé un pinceau dans son poing gauche.

Lui a souhaité la douceur, la sensibilité, la sensualité, la passion. La beauté, au cas où, histoire d’avoir des armes.

Dans un murmure, il lui a demandé, comme une prière, de continuer.

C’était trop pour lui. Trop douloureux. Trop violent.

Il lui fallait ajouter de la délicatesse à son trait. Il n’y arrivait plus, habité par les mélodies, dévoré par les mots, par le noir. De la vie, des murs, de son cœur. Ce vieux malin qui se faisait la malle.

Les larmes coulaient trop et brouillaient tout.

Il fallait de la couleur. Du blanc, du rouge. De l’amour.

Passer le relais.

La musique, les mots, ont alors pris forme humaine.

BB, Elisa, Mélody, Lola, Samantha.

Des formes féminines, des courbes. L’amour. Et la poésie.

Quiconque rencontre Loli est frappé par sa fragilité. Petit bout de femme aux os friables. Sa douceur, son sourire-soleil.

Au détour d’une phrase, l’œil frise, le sourire se fait mutin.

Elle vous perce à jour et ne s’en laisse pas conter.

A coups de crayon, elle vous trouble, vous remue, vous bouscule.

La main est gauche, le pinceau court. Sans aucune forme d’hésitation. Comme habitée.

Par vagues, elle dessine comme on aime. Passionnément.

Si on est attentif, on peut deviner une petite ombre sur son épaule.

La clope au bec, Gaingain veille, protège, souffle ses mots-volutes.

En découvrant les œuvres de Loli, l’élégance du trait, une chaleur irradie, au creux du ventre.

Le rouge monte aux joues, les pupilles se dilatent. Le cœur s’affole. Les lèvres s’entrouvrent.

Il faut être seul pour apprécier pleinement ce qui s’offre à nous.

Se délecter, prendre son temps, découvrir chaque détail.

Et alors la magie opère.

Les larmes montent.

Merci pour l’émotion.

J’en veux encore.